le château 21

la fenêtre - l’appartement 22 - rabat

Tout a commencé avec ce cri,


j’allais appeler l’exposition : “le cri” mais si la fenêtre n’avait pas été entrouverte, personne n’aurait entendu ce cri, 
Peut être que j'enjolive la situation en croyant ça, peut être que mon cri est plus important que la fenêtre ouverte, de toute façon, c’est de cette manière que je perçois la situation. 
Ceci est mon récit, les premières 72 heures, pour parler de ce chapitre noir que j’ai dû affronter et avec lequel je vis. 
Ce cri du 20 septembre 2024, je l’ai découvert, je ne savais même pas que j’étais capable de crier de la sorte. 
J’avais la tête écrasée contre le sol et le père de ma fille qui poussait dessus, qui me bloquait et me frappait. 
Vous parler en détail de ces 5 ou 10 minutes, qui m’ont paru infinies, ni du pourquoi il m’a attaqué, n’est pas le sujet aujourd’hui. D’autant que je ne suis pas lui pour répondre à ça et que rien ne justifie cet acte. 
Aujourd’hui en tant qu’artiste, j’ai digéré la chose à ma façon et j’ai souhaité présenter la souffrance et la mésaventure qu’une femme, moi, violentée, peut subir après les coups pour faire le nécessaire à l’hôpital, pour porter plainte, pour continuer par des œuvres et ce texte. 


Je suis une personne d’action, et c’est ce qui m’a sauvé d’après ma psychologue. 


Revenons au commencement, le cri. Ils furent plusieurs.
Ces cris étaient tellement forts, que toute la place Ollier m’a entendue, parce que j’habitais au 3ème étage et que la fenêtre qui donnait sur la place était ouverte. 
La fenêtre.
Le concierge et un voiturier sont montés en courant, et tout en ayant la tête au sol, j’ai senti de l’espoir : quelqu’un m’a entendu. C’est Abdelkbir qui frappe à la porte. 
Quand mon agresseur a décidé de me lâcher, déboussolée, les mains tremblantes à chercher mes clés dans mon sac, j’ai eu du mal à ouvrir la porte facilement, j’ai finalement réussi, et j’ai vu Abdelkbir : tu m’as sauvée, tu m’as sauvée… 
 L’agresseur a pris la tangente pour ne plus revenir. 
Je l’ai d’abord suivi dans les escaliers avec Abdelkbir et le voiturier en lui criant dessus et en réclamant mon téléphone, à ce moment je n’avais pas réalisé qu’il avait aussi pris mon portefeuille.
Les choses se sont enchaînées après à une vitesse folle. En attendant la police, j’ai utilisé le téléphone du concierge, Abdelkbir, pour appeler ma mère : “maman, ça va je vais bien, faut que vous veniez, il m’a frappé…” et je suis remontée à l’appartement. 
Déboussolée, devant le miroir je voyais des dents cassées et du sang sortir du nez. À ce moment-là j'avais très mal à la tête et j’essayais de voir l’état de ma dentition.
Quand j’étais au sol, visage face au carrelage, à crier de toute mes forces, la bouche grande ouverte, j’ai entendu et senti un craquement, et je me suis dit, “tourne la tête sur le côté, ne reste pas face au sol, il y a eu quelque chose de cassé” : c’était mes incisives. 
Je prends le temps de réfléchir 2 minutes, c’est très dur à ce moment là, je ne comprends pas pourquoi ça m'est arrivé, je pense à ma fille, mes idées ne sont pas claires et je finis par me dire, qu’est ce que je dois faire maintenant ?! Porter plainte ? La police est en route, ma mère aussi. 
Je tourne comme une folle, en faisant des allers-retours du salon à la chambre, Je décide de mettre mes lunettes, une écharpe et de faire une valise avec deux trois affaires, une trousse de maquillage, et des habits à ma fille et moi, je n’avais pas envie de retourner là-bas.
Il y avait du sang par terre au salon…
Je descends et j’attends la police qui tarde à venir, ma mère et mon père sont là, avant qu’un policier en moto débarque. 
Il m’informe de la procédure, devant l’immeuble, devant des voisins du quartier, un quartier où tous m’ont vu grandir, choqués de me voir dans cet état ; le policier me demande si je veux une ambulance, je la décline après avoir accepté, car ma fille sortait de l’école à midi ce jour-là, il était environ 10h et je devais la récupérer avant d’aller à l’hôpital. 
En plus j’avais peur qu’il le fasse avant moi. 
C’était difficile de réfléchir, de prendre des décisions rapidement, il m’a fallu longtemps pour que ma respiration se calme. 
Dans cet état je monte en voiture, avec mes parents, c’est moi qui conduis, ma mère n’a pas conduit depuis notre arrivée à Casablanca, il y a 25 ans, et ce n’est pas ce jour là qu’elle va s’y remettre, et mon père, déjà bouleversé, a l’habitude de conduire une manuelle, et ma Toyota est une automatique. 
Il était environ 10h30, on a attendu devant l’école jusqu’à midi, car la secrétaire de la maternelle ne voulait pas nous rendre ma fille plus tôt.
Faut dire qu’à l’école, ils étaient au courant qu’on divorçait et que ça se passait mal dans le couple, à cause d’un épisode survenu 20 jours avant. 
Normalement ma fille devait commencer sa scolarité à Benguerir, j’avais fait le nécessaire pour son inscription dans une école équivalente à la sienne à Casablanca et j’avais informé cette dernière de notre absence juste pendant cette année scolaire, bien sûr le géniteur était au courant. 
Pour me mettre des bâtons dans les roues, il a contacté les deux écoles et annulé son transfert et du coup j’ai du décaler le début de ma résidence d’artiste. Il a également pris la peine de m'envoyer un papier de son avocat pour m’informer que sa fille devait rester dans le domicile conjugal, lui qui n’y vit pas et qui ne réside même pas au Maroc. 
Du coup l’école a assisté à ces querelles et changements de programme. 
À cette période, j'ai fait appel à un juge des enfants pour me donner ce droit, car en plus je ne m'éloignais pas de plus de 600 km. 
Pendant mon agression j’étais en procédure de divorce et j’attendais la décision du juge de l’enfance pour aller travailler ailleurs et emmener ma fille avec moi, mais rien n’a abouti.
Je suis devant l’école à attendre, et pendant cette attente, sans mon téléphone, c’était compliqué de joindre mon avocate, j’ai dû passer par Facebook, Google, et deux ou 3 appels pour y arriver du téléphone de mes parents. J’avais mal à tête, mal à la mâchoire, mal aux dents, mal, et ma fille allait sortir.
J’ai d’abord cherché le numéro de la galerie qui me représentait sur Google. Le fixe ne marchait pas. Je suis allée sur Instagram, que je venais d’installer, pour enfin joindre mon galeriste qui m’a communiqué le numéro d’une artiste en France, cousine de mon avocate. Tellement d’énergie pour trouver un numéro.
Et je me rappelle, en voiture, avoir baissé le pare-soleil. A travers le miroir, je voyais ma mâchoire prendre du volume.
Ma fille sort.
Midi, mon père surveillait de la voiture si le géniteur débarquait à l’école et nous voila ma mère et moi à l’intérieur, avec mon visage recouvert par les lunettes et l’écharpe à la sahraouia. On récupère ma fille qui ne s’est doutée de rien, je les dépose et me dirige seule vers l'hôpital public. 
Jusqu’ici je n’avais pas pleuré, j’étais sous le choc; mais une fois qu’ils sont descendus de la voiture, que j’ai enlevé ce masque et que j’ai réussi à avoir mon avocate qui m’a dirigée vers les urgences et la cellule pour les soins aux femmes et aux enfants victimes de violence, j’ai éclaté en sanglots. 
La mâchoire gauche avait doublé de taille, et je ne m'étais pas lavé le visage. C’était important pour moi d’aller à l’hôpital dans cet état. 
Une fois devant le bureau, le monsieur de la sécurité me dirige vers la réception, sur place un autre monsieur, sûrement un infirmier, me voit et me conseille de commencer par le service dentaire qui ferme vers 16h, et revenir après aux urgences pour ausculter le reste du corps.
Ce que j’ai fait, ça a duré 3 h 30. D’un spécialiste à l’autre, tous voulaient s’assurer que ma mâchoire n’était pas cassée ni fissurée. Ils m’ont fait plusieurs radios. Et plusieurs rapports.
Je me rappelle des médecins et infirmiers qui me rassuraient, qui venaient me faire un câlin et qui me posaient peu de questions, qui ne sortaient pas de leurs rôles, respectaient ma personne et mon intimité, par délicatesse. 
Aucune fracture interne. Rassurant, car ça aurait pu être pire. 
Je sors avec les rapports et les radios. Les preuves.
J’ai oublié de mentionner un point, une fois arrivée à la faculté dentaire, derrière les urgences du C.H.U.. 
malgré mon état, la réception a exigé ma carte d’identité nationale : “Oh merde”, le géniteur me l'avait prise aussi, elle était dans mon portefeuille. 
Ma CIN. Si mon père avait été là, il aurait crié lui aussi, au scandale, à la bêtise, contre tous les procéduriers, heureusement, je lui avais dit de ne pas venir, il s’énerve vite, et il est diabétique, il allait me compliquer la tâche, me poser des questions, voir sur son visage le mien, et j’allais devoir essayer de le calmer face à des aberrations pareilles.
À la réception, ils acceptent que je dépose celle de mon frère, qui était en route avec de l’argent. 
J’attends 30, 40 min minimum, dans un hall plein, de gens malades, je cogite, je prends à peine le temps de réaliser tout ce qui se passe, je pleure, et j’attends.
Et une fois inscrite, ils me passent en priorité et l’auscultation commence. Les radios. Les rapports. Les preuves. Et moi. 
Et puis j’avais demandé à mon frère de repartir.
J’avais envie de rester seule, de pleurer seule, de gérer ça seule et de n’avoir personne de familier à côté, peut être pour ne pas voir leurs émotions, pour ne pas devoir les rassurer, ou de ne pas les entendre me rassurer… être au milieu d’inconnus était plus simple à ce moment-là. Avec du recul et dans cette situation, je n’avais pas la capacité de gérer d’autres choses, tout autre chose. À cette heure je devais prendre soin de moi, mais je devais suivre une procédure, gérer ma fille, rassurer mes parents et accepter les lourdes démarches de l’administration. 
 Je sors après 16h, je monte en voiture et je me dirige vers les urgences, c’est pas loin. Je fais la queue et devant le réceptionniste, je m’inscris, je paye l’auscultation; environ 60 mad, j’attends quelques minutes et on me fait entrer. Les lieux sont propres, bien organisés;
Le généraliste me fait une liste de spécialistes à voir, et des scanners et radios à faire.
Je dois ressortir pour payer ces derniers chez le même réceptionniste, mais je me rends compte que je n’ai plus assez de liquide, je dois payer 1800 dh si je me rappelle bien, et je n’avais plus que 400. 
Je ne suis pas prise en charge, je n’ai pas d’assurance. Je me mets sur le côté et quelqu’un vient me voir en me disant : “insiste, va le revoir “
Le réceptionniste m’avait proposé de revenir demain, je lui réponds que je dois porter plainte, aujourd’hui, que c’est important d’être auscultée, maintenant, dans cet état, il accepte et me donne accès sans payer. 
Et là, commencent les heures d’attente et de va-et-vient incessants dans les couloirs, dans une atmosphère spéciale, entre tristesse, fatigue, douleur et les cris de malades qui viennent d’arriver : les urgences. 
Je devais me déshabiller et raconter deux ou trois fois ce qui m'était arrivé. Plusieurs fois. Ils ont vu mes côtes, ils ont vu mon cou, mon crâne car j’avais mal partout. J’avais une bosse énorme sur le crâne, j’avais des rougeurs à la tête, j'avais peur d’une hémorragie interne, j’avais des maux de tête et une envie de vomir qui surgissait toutes les heures. J’avais mal.
J’ai attendu longtemps pour avoir les résultats et les rapports des médecins. A chaque fois on sollicitait l’avis de services différents pour confirmer le diagnostic, tous les médecins que j’avais vu étaient fraîchement diplômés, c’était des internes … J’étais perdue. Dans ces situations, il faut avoir tout son temps et son sang froid, l’équation est complexe car mon cerveau est à 100 à l’heure. 
J’avais gardé le téléphone de ma mère depuis le matin, je les ai appelés pour les informer de ce que j’avais fait vers 20 h au milieu d’un couloir, je voyais qu’il faisait sombre, moi qui suis rentrée en plein jour.
Ce soir-là, je devais être à Tanger, avec ma copine, assister à un concert au festival Tanjazz. Mais quel changement radical !! 
Je suis sortie après 21h30, avec un dossier incomplet, et des ordonnances, j’étais fatiguée, mais j’avais pas vu l’Orl et le traumatologue, c’était dans un autre bâtiment. Les oreilles, le nez, la jambe, tout y passait.
L’adrénaline commence à baisser et me voilà ne faire qu’une avec ma douleur, à la tête, au dos, à la jambe, à la poitrine, et surtout au cou, je gonfle encore plus et je vois tout mon corps se transformer. 
C’était la première fois et j’espère la dernière. 
Mais me voilà rassurée de ne pas avoir de fracture et d’hémorragie sur le haut du corps. Sauf le nez, bien sûr. J’avais oublié le nez.
Mais je réalise que le dossier médical a son importance pour avoir la possibilité de juger le dossier au pénal, je réalise qu’il faut avoir plus de 21 jours dans mon certificat pour que la situation soit prise au sérieux par la justice. 
Je quitte les urgences, j’appelle le concierge de mon immeuble, Abdelkbir, pour savoir si le géniteur est passé à la maison, il me dit : non. 
Je prends la décision d’aller à la police, même sans certificat médical, pour qu’ils m’écoutent avant de porter plainte en bonne et du forme, j’étais surtout furieuse contre eux, car 5 jours avant, il y avait eu un autre cri, de colère, dans un bureau du commissariat du 3eme arrondissement. 
Cette fois-ci, nous étions enfermées ma fille et moi chez nous, par son géniteur. J’avais appelé la police qui m’avait posé des questions, que puis-je faire pour vous ? C’est votre mari ? votre adresse … et à qui j’ai répondu en précisant que c’était mon mari, avec qui j’étais en instance de divorce, j’avais ma fille dans les bras qui avait peur et qui commençait à pleurer.
Bien sûr ma mère et mon frère sont arrivés, elle avait un double des clefs ; mais jamais la police. 
J’étais libérée. Ma fille aussi.
Ce jour-là, je n’aurais pas dû revenir au domicile conjugal, hélas. 
Une fois dehors avec ma fille, prête à partir en voyage à Benslimane, furax, j’étais allée au commissariat pour comprendre pourquoi il n’y avait personne qui était venu taper à la porte, Je demande à ma fille de s'asseoir un peu loin dans le couloir, je rentre au bureau, j’explique la situation à un officier qui appelle le standard et à ma surprise, il m’informe que vu que c’était mon mari, qu’il n’y avait pas de sang, qu’il ne m’avait pas frappée, que peut être le géniteur avait fait ce qu’il avait fait pour mon bien, que peut être il l’avait fait pour me protéger, alors, pas besoin de se déplacer. J’étais hors de moi, j’ai fermé la porte et commencé à crier dans le bureau du policier en civil. Je voulais porter plainte mais il ne voulait pas prendre ma déposition. Surréaliste.
Ce soir-là, le 20 septembre, lorsque je rentre dans ce même bureau et que je revois le même policier, je pleure et je leurs crie dessus, la colère explose, “s’il y avait eu une loi et des droits il y a 5 jours, si le géniteur avait vu qu’il y avait une police dans ce pays quand je vous ai appelés, il n’aurait pas écrasé ma tête ce matin, c’est à cause de vous qu’il s’est permis de le faire”, j’étais hors de moi. 
L’un des policiers m’a confirmé la procédure et l’importance du certificat et des 21 jours, il a essayé de me calmer et il a pris ma première déposition, où il a décrit mon état physique et il m’a dit : “reviens avec un certificat et on fera le nécessaire”.
La police aurait-elle pu intervenir autrement au regard de ses obligations ?
C’était la première fois que je mettais les pieds dans un commissariat pour porter plainte, je n’avais jamais eu de problème mineur ou majeur et me voilà plongée dans un tourbillon infernal. 
J’ai mal partout. Je rentre chez moi, esquintée, mes parents m’attendent, je leur raconte ma journée brièvement, avec peu de patience.
Je me douche, j’enlève enfin les taches de sang qui ont séché et je découvre mon corps devant le miroir. 
Une terreur.
Ma mère me rassure, elle qui était infirmière, je sens qu'elle ne veut pas aggraver la situation… Les bleus commencent à être visibles, je prends des photos dans ma chambre, je découvre les hématomes, il y en a beaucoup, la bosse sur ma tête n’a pas diminué, je m'effondre dans mon lit, dans ma chambre d’adolescente, je dors.
Presque.
2h après,
Un cycle de sommeil, ni plus ni moins, 
Me voilà réveillée, je fais de la tachycardie dans le noir, à côté de ma fille, elle est là, dans ma fatigue, je l’ai perdue un moment, 2h, je pense à cette seconde où j’ai vu un animal m’attaquer, et pourquoi ? Pourquoi il l’a fait ? Pourquoi il m’a pris mon téléphone ? Pourquoi mon portefeuille ? Ça aurait pu être pire, avec des fractures aux côtes, tombée sur le coin de ma table basse en marbre, ça aurait pu être pire : morte. Je pleure au milieu de la nuit. 
La scène de l’agression me hante encore, 18 mois plus tard.
Je pense à l’appartement, à notre situation actuelle, là dans la nuit, à tout ce que je dois faire, à la tristesse de mes parents, à mon téléphone, à tous les documents dedans que j’avais et qui ne sont pas sauvegardés, à mon WhatsApp, dont mes échanges avec le géniteur, que j’allais utiliser dans le dossier du divorce, à ma fille, elle dort, à comment bloquer le téléphone à distance depuis mon iPad, je pense à mon nez, à mon portefeuille, où j’avais carte nationale, carte bancaire, carte grise, permis de conduire, carte d’artiste et un billet de 2 dollars qui me portait chance… et à chaque fois je passais ma langue sur mes incisives cassées, je me rappelle encore de cette sensation, ma langue était attirée par cette partie de ma dentition, comme si elle voulait la sentir ou la caresser.
Je pense à la stabilité de ma fille. Elle dort.
Des heures à cogiter dans mon lit jusqu’au matin. 
Le lendemain, samedi, au réveil je réalise que ça fait 24h que je vis un cauchemar éveillé, je n’ai pas mis le nez dehors en journée, je ne fais que ruminer, tout revient. Je reste en famille, je revois un ami commun, qui, s’il ne m’avait pas vue dans cet état, ne m’aurait sûrement jamais crue.
Le soir deux copines viennent me voir, on fait une marche à côté de la maison, je leur raconte en pleurant, l’une est avocate, elle me conseille, m’informe de la procédure juridique, que le géniteur ne va sûrement pas être incarcéré, elle me conduisent aux urgences pour voir l’orl et le traumatologue… la médecin m’ausculte, elle me confirme la fracture du nez, encore une ordonnance et un rapport, que je mets dans la grande enveloppe avec tous les autres…
Il est tard. 
Je rentre, je m’endors, et me voilà réveillée après les fameuses 2h, encore 2h, tachycardie, et les interrogations qui font surface, comme la nuit d’avant. J’arrive à m’endormir au petit matin, je me réveille à 10h en sursaut, je m’habille vite, je mange un yaourt et je sors, je vais à la pharmacie, j’achète la liste de médicaments qu’on m’a prescrit, une minerve que je déballe brusquement et j’emballe mon pauvre cou qui n’attendait que ça. 
Une fois en voiture, je me rends chez un réparateur de mobile que je connais pour voir si j’ai bien bloqué mon téléphone. Il me le confirme, et à ma surprise, il m'informe qu’il arrive à localiser l’appareil sur mon iPad. Il était quartier Palmiers, à 2 km.
Je prends la voiture, mon cœur frappe fort dans ma poitrine, et je vais voir où ça se trouve. Je le localise, je suis devant une vieille villa mal entretenue et je pars à la police… 
Dès ma sortie le matin, tous les gens que je croisais, voyant mes bleus, m’interrogeaient sur le pourquoi du comment, à certains je disais que j’étais fatiguée et que je n’avais pas d’énergie pour leur répondre, et à d’autres je disais que j’avais été agressée, ou encore un simple regard qui disait : “laissez moi tranquille”. Tout sauf la réalité.
Ce weekend là, comme je l’ai déjà mentionné, je devais être à Tanger pour Tanjazz, il y avait aussi le festival “L’Boulevard” et à l’époque, j’avais trouvé dommage qu’ils s’imbriquent le même week-end, on allait forcément en rater un. Mais il y a eu le cri, et il n’y a eu ni l’un ni l’autre. Plus de musique. 
Revenons au présent.
A la police, ce dimanche là, j’ai été d’abord à la permanence du 3ème arrondissement, au même bureau, pour les informer de ma découverte : la localisation de mon téléphone, ils m’ont envoyé à la permanence du commissariat central qui m’a renvoyée au 3ème arrondissement, en disant : “nous ne pouvons rien faire aujourd’hui, le dossier doit être ouvert dans ce dernier, et porté au complet dans le même commissariat” qui était fermé, c’était dimanche, ils n’ont rien voulu faire car il fallait que le procureur du roi donne d’abord son accord, ce qui a été fait une semaine plus tard, lundi, après l’enquête de la police judiciaire. Le chateau. Entre-temps, je voyais mon téléphone qui se déplaçait d’une ville à une autre, en espérant qu'il ne quitte pas le pays.
L’après-midi, un groupe d’amis m’emmènent à la plage pour décompresser, me baigner. 
En maillot, je me rends compte que j’ai perdu du poids, 3 jours après le cri, je n’ai pratiquement rien mangé.
Plus tard vers le 10ème jour, après avoir déménagé la maison et fait des allers-retours à la police chaque jour, j’ai découvert, un soir, avoir perdu 7kg.
7 kilogrammes.
10 jours. 
Le corps en guerre. 
Je ne savais même pas que j’en étais capable. 
Je souffre de cette perte jusqu’à présent, mon corps a enregistré ce traumatisme et 18 mois après il brûle moins qu’avant, peut-être de peur que ça se répète. 
Je clos le 3ème jour, avec une mauvaise nuit de sommeil, 2h, tachycardie, comme les deux précédentes, dans l’attente du lundi où je vais déposer la fameuse enveloppe de couleur ocre. Dedans, toutes les radios, les scanners, les rapports de médecins, au complet, dans un bureau du département de médecine légale au CHU, tampon nécessaire pour avoir un certificat valable pour porter plainte à la police. Je suis stressée, sur mes nerfs, j’ai peu de patience avec ma fille, qui veut que j’enlève la minerve, c’est la chose qui la dérangeait le plus, les bleus je les cachais, pour elle, ma fille. Je me maquillais, je me foutais du reste. Il ne fallait pas qu’elle voie.
Et lundi arrive, je dépose ma fille à l’école et je pars avec ma mère au bureau du médecin légiste au CHU.
J’attends, il y a une file importante, des gens, majoritairement des femmes accompagnées par leurs enfants, ou parents. On me fait entrer, deux femmes des services sociaux m'accueillent, il y a de la bienveillance, et me demandent de tout leurs raconter, c’est épuisant, mais j’y arrive en pleurant, encore et encore. Elles font leurs rapports et elles me transfèrent au bureau du médecin, encore une femme.
Cette dernière n’a pas eu besoin de me demander de me déshabiller, elle lit, mon corps, mon dossier, me regarde, et me dit : “je te donne 25 jours”. C’est une délivrance, quelque chose en moi se libère, je l’ai remerciée et je suis sortie avec le document. J’étais soulagée, ma mère m’a prise dans ses bras. 
À la sortie du bureau… Elle a échangé avec une femme qui avait presque son âge, elle a eu une semaine au certificat médical ce qui ne lui permettrait pas de porter plainte au pénal. Elle n'avait pas de fracture cette fois-ci.
On est parties. 
Avec du recul, un nez cassé et le traumatisme de l’agression, peut-être aurait-il fallu 40 jours minimum ? À ce moment, j'ai cru que 25 jours étaient suffisants, pour la procédure.
Juste après, j’ai dû tout répéter à la police pour faire une déclaration complète, encore une fois. Combien de répétitions ? Cette fois ils se sont rappelés de moi, j’ai été prise en charge par le haut gradé du commissariat, ils ont dû se passer le message. 
Les jours qui ont suivi, Il y a eu des allers-retours, d’abord au commissariat du 3ème arrondissement pour m’assurer qu’ils envoient mon dossier au commissariat central, et encore des allers-retours à ce dernier pour voir s'ils avaient commencé à enquêter et faire le nécessaire. J’étais inquiète que mon dossier passe en bas de la pile de la PJ, j’avais entendu tellement de chose de la part de mes copines qui ont été violentées gravement, l’une d’elle avait passé une semaine en clinique, et l’autre son ex compagnon lui avait cassé la jambe ; toutes les deux ont leurs dossiers qui pourrissent toujours au commissariat.
Dans mon état, avec peu d’énergie, entre l’entrée et la sortie de l’école de ma fille, j’allais suivre le dossier à la PJ ; c’était surréaliste ; il a fallu prouver la culpabilité du géniteur, il a fallu amener le premier témoin, ensuite le deuxième témoin, tous ceux qui ont tapé à la porte le premier jour, et puis il a fallu déménager une maison, offrir une semaine normale à ma fille après l’école et me préparer aux audiences avec le géniteur, qui me faisait passer pour ce que je ne suis pas devant un juge, une hystérique, je ne savais pas qu’une fracture et des bleus étaient hystériques ! et je ne parlerai pas des cauchemars qui vont me poursuivre des mois après. 
Et ma fille.
À peine les bleus disparus, j'ai quitté Casablanca pour 15 mois. Le 30 septembre, 10 jours après l’attaque, l’agression, la violence, le surréalisme et l’instabilité. 
Un déplacement prévu à l’avance mais qui tombait à pic pour commencer à me reconstruire.
Ce soir là j’ai enfin dormi 6h. Mais c’était loin d’être fini…

vendredi 27 février 2026